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PROLOGUE

Salle 205

 

Comment regardons-nous l’Afrique et depuis quelle perspective ? En réalité, qui regarde qui ? Les lunettes sculpturales de l’artiste kényan Cyrus Kabiru sont une métaphore convaincante du changement de perspective qui s’impose actuellement. Cette section tente de contrebalancer les idées préconçues qui existent à l’égard du continent avec des œuvres qui explorent les stéréotypes et l’ignorance à l’égard de l’Afrique, comme par exemple, à quel point nous avons réellement conscience des dimensions de ce continent, et aborde des questions de représentation. Qui parle de ce continent ? Comment en parle-t-on ? Durant des siècles, la vision de l’Afrique a été définie par les chroniques des explorateurs et des missionnaires européens. Même encore aujourd’hui, l’élaboration de l’information sur l’Afrique – apparemment sujette à des données objectives- a souvent recours à des clichés et constitue par conséquent un outil pour exercer la prérogative de l’interprétation. Nous trouverons dans cette section plusieurs exemples qui illustrent les différentes manières employées par les designers graphiques pour représenter l’information sur l’Afrique, avec lesquelles ils contribuent à créer une nouvelle vision, plus claire, du continent.

Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur.

Chinua Achebe, écrivain nigérian, interviewé par The Paris Review, 1994

"Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur."

Cyrus Kabiru : Lunettes-merveille (C-Stunners)

C’est grâce à sa série Lunettes-merveille que le Kenyan Cyrus Kabiru s’est fait connaître à l’échelle internationale. Elle comprend des sculptures de lunettes portables qui brouillent les frontières entre art, performance, mode et design. Ces sculptures ont en commun leur message et leur origine.

Les différents éléments de ces sculptures sont des objets trouvés dans l’environnement de l’artiste et recomposés par lui ; ce sont des objets jetés comme des vis, des fils de fer, des cuillères ou des capsules. Comme il le dit si bien lui même, il donne une seconde chance aux déchets. La force directe, qui émane d’une telle transformation, d’une telle interprétation et d’un tel recyclage d’objets ayant perdu leur fonction d’origine, constitue pour Kabiru le message essentiel de son art : les déchets ne sont pas des ordures, mais plutôt des matériaux, c’est-à-dire la base de l’activité créatrice. Les sculptures de lunettes de Kabiru ont aussi une fonction abstraite. Une fois qu’on les porte, elles offrent une nouvelle perspective de la réalité. En outre, elles rappellent comment les lunettes peuvent restreindre le champ de vision, focaliser et ainsi nous imposer une certaine vision des choses. L’art de Kabiru illustre de façon concrète le regard souvent réduit et plein de préjugés qui est porté sur l’Afrique, et qui semble plus difficile à abandonner qu’enlever des lunettes.

Cyrus Kabiru
Soleil caribéen (Caribbean Sun)
De la série Lunettes-merveille (C-Stunners), 2012
Impression couleur
150 x 100 cm
© Carl de Sauza/AFP/Getty Images

Ikiré Jones : La Renaissance non contée (The Untold Renaissance)

La collection The Untold Renaissance de la marque de mode Ikiré Jones est une gamme de carrés imprimés en hommage aux textiles et tapis muraux du XVIIIe siècle.

Le styliste de la maison, Walé Oyéjidé s’étonne que la plupart de ces textiles historiques ne contiennent pas de personnages à la peau foncée. Inspiré de la méthode du sampling spécifique au hiphop, Ikiré Jones réinvente certaines de ces oeuvres et les raconte du point de vue des Africains, qu’il intègre physiquement dans ce contexte étranger. Ces Africains prennent parfois de nouvelles positions, remplacent parfois les personnages d’origine, mais ne semblent jamais mal placés. Les histoires que les images racontent ne sont ni détruites ni indifférentes ; elles ne reçoivent qu’une nouvelle dynamique. Ce regard tronqué sur le passé, qui rompt radicalement avec la vision habituelle de l’observateur, crée un espace immense pour des expérimentations cognitives, et joue avec nos attentes et nous fait questionner les représentations historiques. Ces représentations soulignent également les sentiments d’aliénation qui sont habituellement associés à la couleur de peau des figures peintes.

Ikiré Jones
The Madonna
De la collection printemps/été 2014
The Untold Renaissance, 2014
Carré en laine et soie
42 x 42 cm
Vitra Design Museum
© Walé Oyéjidé [ikirejones.com]

Nikolaj Cyon, Alkebu-Lan 1260 AH

À quoi ressemblerait la carte politique de l’Afrique si le continent n’avait jamais été colonisé par les Européens ?

L’artiste suédois Nikolaj Cyon cherche à répondre à cette question avec sa carte Alkebu-Lan 1260 AH, un ancien nom arabe pour désigner l’Afrique qui signifie « terre des noirs ». La carte, fruit d’une recherche historique élaborée par l’artiste, montre les pays africains, leurs frontières, leurs capitales et d’autres références importantes. Certains groupes d’individus peuvent s’identifier avec certains pays ou noms et certaines localités ont existé ou existent encore aujourd’hui. Mais sur la carte de Cyon, les frontières et la répartition des groupes de population sur des territoires déterminés sont fictives, même si la précision de son contenu et l’authenticité de la présentation trompent l’Européen qui a grandi en observant l’atlas de l’école. Alkebu-Lan 1260 AH pose plusieurs questions : peut-on appliquer les concepts européens de « nation », « état », « peuple » ou « frontière » à la réalité africaine ? Sommes-nous en train de faire tort aux entités politiques africaines en essayant de les réduire aux standards européens ? L’histoire indépendante de l’Afrique serait-elle prise davantage au sérieux si elle était exprimée avec une géographie politique plus familière à l’Européen ? Les spectateurs devront trouver leurs propres réponses à ces questions et quelles que soient leurs conclusions, une chose est sûre : Cyon a bouleversé la perception de l’Afrique.

Nikolaj Cyon
Alkebu-Lan 1260 AH, 2011
Poster
118,9 x 84,1 cm
© Nikolaj Cyon